Le mag'

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L'héritière sans nom, de Marguerite Kaye - Collection Les Historiques
Livre disponible en lecture jusqu'au 26/12/2017

1. PROLOGUE

Paris, août 1815

Le médecin sortit de la chambre à coucher et referma doucement la porte derrière lui. A l’expression grave de son visage et son hochement de tête résigné, Serena sut tout ce qu’elle avait besoin de savoir avant même qu’il ouvre la bouche: son père ne passerait sans doute pas la nuit.

L’homme poussa un profond soupir; il n’aimait pas annoncer ce genre de nouvelle. Non sans tristesse, il remarqua sur le visage de la jeune femme des signes de tension. Bien qu’elle soit toujours ravissante, sa délicate beauté semblait plus fragile, comme ébranlée. L’étincelle qui brillait d’habitude dans ses yeux turquoise avait disparu, son teint d’opale s’était terni et elle avait rassemblé à la hâte ses cheveux blonds sous un bonnet, elle qui était toujours coiffée de façon si exquise. De toute évidence, elle luttait contre la vague de désespoir qui menaçait de la submerger.

— Veillez à ce qu’il soit installé bien confortablement, mademoiselle Cachet. C’est la seule chose que vous puissiez encore faire pour lui, dit-il. Je reviendrai demain matin mais…

Il eut un haussement d’épaules éloquent. Serena réprima un sanglot et se redressa, abandonnant l’appui réconfortant de la porte contre laquelle elle s’était laissée aller. Elle essaya de retenir les instructions du médecin, mais ses propos, pourtant très clairs, pénétraient difficilement le brouillard qui enveloppait son esprit en état de choc. Sa voix lui parvenait comme étouffée, lointaine… «Changer les pansements de Père, répéta-t‑elle machinalement après lui, et lui administrer un soporifique pour soulager ses souffrances…» Mais le ton du praticien était sans conviction et elle comprit que même une potion magique serait restée sans effet.

Avec une petite tape réconfortante sur l’épaule, le médecin prit finalement congé, non sans lui avoir recommandé de l’envoyer chercher si nécessaire. Alors qu’il ouvrait la lourde porte de chêne au pied de l’escalier, qui séparait leurs appartements privés des salles de jeu, des éclats de rires avinés lui parvinrent. Grâce à tous ces soldats revenus de Waterloo, les tables étaient occupées en permanence. En d’autres circonstances, elle s’en serait réjouie. Pas cette fois. Qu’aurait-elle à faire d’une bourse bien remplie, si son père n’était plus là pour profiter de ces richesses avec elle?

Mais, pour l’heure, le plus important était de profiter au mieux de ces derniers instants si précieux. Son père devait avoir à ses côtés une fille posée et aimante, non pas une pleureuse à moitié dépenaillée. D’une main résolue, elle replaça donc une boucle de cheveux rebelle sous son bonnet et ajusta le col de sa robe, puis, en dépit de sa tristesse et de son désarroi, elle se composa un visage serein et pénétra dans la chambre.

Les rideaux de velours tirés maintenaient la pièce dans une chaleur suffocante et étouffaient les bruits de la rue. Un immense miroir, placé au-dessus de la cheminée en marbre, reflétait les luxueux tapis, le bois ciré et les dorures et ferrures des meubles richement ouvragés. Autour du lit à baldaquin s’amassaient les bandes de coton blanc déchirées dans des draps pour en faire des bandages. Sur la table de nuit, une collection de fioles et flacons remplaçait l’habituelle carafe de whisky. Des monceaux de pansements ensanglantés jonchaient le sol, témoignages des soins attentifs et constants de Serena. Des effluves d’eau de lavande et de laudanum saturaient l’air.

Philip Cachet était étendu sur son lit, soutenu par une montagne de coussins disposés autour de sa longue silhouette dans l’espoir de contenir l’écoulement de sang qui s’échappait de sa blessure. Il paraissait si diminué, le crâne nu, et si vulnérable sans la perruque qu’il s’entêtait à porter bien que cette pratique soit démodée! Sa respiration était laborieuse et sifflante et, pendant le court laps de temps qu’avait duré la conversation de la jeune femme avec le médecin dans le couloir, sa peau avait pris une teinte cireuse.

Pour la centième fois depuis que son père était apparu sur le seuil de leur appartement, titubant, la main crispée sur la poitrine, Serena maudit le brigand qui lui avait pris sa bourse et ses objets de valeur, mais aussi sa vie.

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